Survivre au sida, mourir d’autre chose

Posted on mars 22, 2010

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Encore une fois, la dernière fois, c’est la psychologue qui me donne de tes nouvelles. Les dernières nouvelles. Depuis hier tu ne souffres plus, et tu n’étais pas seule dans ce service de soins palliatifs dans lequel tu savais trop bien pourquoi tu étais. Aussi tu n’auras pas connu ce nouveau printemps, toi dont on m’a dit il y a quelques mois que tu ne passerais pas l’hiver. Permets moi de te tutoyer, puisque tu n’es plus au nombre de mes patients, même si nous ne l’avons jamais fait avant, par respect, sans doute.

Du sida tu as eu toutes les complications. Je te revois arrivant à la consultation, brochure d’information en main, me disant qu’en fait tu avais tous les symptômes de telle ou telle infection « opportuniste ». Et tu avais raison. Tu as survécu à la pneumocystose, les poumons, déjà. A la toxoplasmose et à ces abcès dans le cerveau. A l’infection de la rétine qui t’a volé un œil. A l’encéphalite qui t’as hallucinée de long mois. Tu as été parmi les premières à prendre une trithérapie, à en subir les effets secondaires. A être malade de la reconstitution de ton immunité, alors qu’on ne savait même pas que c’était possible. A te plaindre de tes jambes amaigries, on ne savait pas encore que c’était un effet secondaire des médicaments, la désormais fameuse lipo-atrophie. On en riait ensemble, de tes « cuisses de grenouille ». Tu as survécu au sida. La belle affaire.

Et puis un jour tu m’as dit que tu toussais, une petite toux sèche et énervante. Je t’ai dit oui, c’est vrai, il y a beaucoup de gens qui toussent en ce moment, ce n’est pas très grave. Quelques jours plus tard tu m’as rappelée, tu toussais vraiment, et puis tu étais tellement fatiguée. Alors je t’ai conseillé d’aller faire une radio des poumons. Bingo.

Le crabe avait pris le relais du sida. Tu n’avais même pas 50 ans, mais c’est vrai tu as beaucoup fumé, et puis le crabe c’est aussi un peu du sida, tu m’as dit c’est un cancer du sida, j’en suis sûre, sinon pourquoi moi ?? Alors tu as changé de médecin, vu un chirurgien, été opérée, fait des rayons, et tout allait assez bien. Tu m’as dit, arrêtez de vous inquiéter Docteur, vous savez bien que je m’en sors toujours.

Un jour tu es arrivée à ma consultation en retard, je crois bien qu’en 15 ans cela n’était jamais arrivé, et tu m’as dit c’est comme ça, voilà, et puis ça m’est égal, et tu n’étais pas bien habillée, et je t’ai trouvée « drôle ».
J’ai appelé le médecin du crabe, il y a un truc qui ne va pas. Quand il m’a rappelée un mardi après midi, il m’a dit que tu avais une métastase de 5cm, là dans la tête, et que cette fois ….

Le patient qui était avec moi ce jour là, il est parti en me regardant gentiment, il m’a dit c’est pas grave je reviendrais, bon courage. Je lui ai dit que peut être, arrêter de fumer serait une bonne idée.

Tu as survécu au sida, la belle affaire, pour mourir d’autre chose.


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