Les premières fois

Posted on octobre 21, 2009

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La première fois, c’est toujours un peu plus compliqué. D’abord, ça ne se
fait pas en 20 minutes. Et puis ça prend de l’énergie. Et de la patience.
Apprivoiser la personne affolée qui arrive dans mon monde agressif pour me
confier sa santé, sa vie peut être. Expliquer l’essentiel, accrocher la
relation, poser les supports qui permettront de tisser la toile au fil des
rendez-vous suivants. Mettre en confiance. Expliquer, expliquer, expliquer, et
écouter, écouter, écouter …

Hier après midi à ma consultation ils étaient trois « premières
fois ». Bon, respirer fort, ça va aller, on finira juste un peu en retard. Pas
grave. Pourvu qu’en plus les autres, ceux que je connais bien n’aient pas trop
de questions. Sur la grippe et son vaccin, par exemple….

Le premier, je connais son histoire, j’ai donné des avis sur son
dossier quand il était encore derrière les murs. Il a 43 ans, en parait 10 de
plus. La prison, ça fait vieillir plus vite. Vingt ans de centrale, 3 évasions,
et il lui reste 10 ans de conditionnelle. En l’entendant me dire ça, je pense
« c’est pas gagné » et je m’en veux …  Lui expliquer que je ne veux pas savoir
pourquoi, non, non, on va juste essayer de faire comme si de rien n’était. Le problème,
il me le dit tout de suite. La vie c’est compliqué quand on a été coupé du
monde pendant si longtemps. Tous les papiers, les RDV … mais à la fin, il a le
sourire. Il dit que je suis sympa, il est content d’être venu. Bon.

La deuxième. Elle a 70 ans. Quand on ne meurt pas du sida il faut
vieillir avec. Pendant qu’elle me raconte son mari mort au pays, son dépistage
là bas, ses enfants qui l’ont fait venir en France pour qu’elle soit soignée,
son fils à Paris chez qui elle a habité longtemps mais il n’y avait pas assez
de place, sa fille en province qui lui a trouvé « une chambre », sa
trithérapie, ses derniers bilans, comment elle prend les médicaments, et ceux qu’il faut
garder au frigo … une petite voix dans ma tête pense une femme camerounaise de
70 ans, diabète ? hypertension ? bilan de ménopause ? ostéoporose ? dépistage
des cancers ? consultation de gynéco ? cholesterol ? problème social ? de quoi
elle vit ? elle a des papiers ?  A la fin, elle rit. De ce rire de ces femmes africaines qui forcent mon respect. Tu es gentille docteur, elle dit. Je serais bien avec toi. Ouf …

Le troisième, il me dit qu’il est gay. La petite voix de ma tête sourit
dans son coin. Je sais, mais c’est pas ça la question. Bon. Alors il me donne
la lettre de son médecin traitant. Il vient de faire des tests, il est positif.
Le dernier test négatif remonte à un an. Je lui demande pourquoi il fait des
tests régulièrement. La petite voix de ma tête m’engueule. Si tu poses des question
con, tu auras des réponse con !! Il dit qu’il a des rapports non protégés.
Comme s’il disait « il fait beau aujourd’hui ». Bien. Se souvenir de ne
pas juger. Lui expliquer tout. Il ne pose pas de questions, il sait. Il veut
juste que je lui prescrive le bon bilan, il veut savoir s’il a besoin d’un
traitement. Je lui parle des hommes avec lesquels il a eu des rapports non
protégés, il faudrait peut être les prévenir. Il dit, oui, peut être.

Dans ma tête une image tout d’un coup prend le dessus. Un matin d’avril où nous avons
salué pour la dernière fois un de ces hommes, une petite église au soleil, et
tous ses amis, si dignes, si tristes.

Fin de consultation. Ça mérite un café. Une cigarette ? Ah non, c’est
vrai, j’ai arrêté. Bon, juste le café alors, mais avec une copine-collègue. Et
elle me raconte qu’elle a commencé le bilan de l’année en cours. Autant de nouveaux
patients en 6 mois que l’an dernier en 12. Beaucoup de jeunes homos.

On a raté un truc non ?

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