Blancs de peau

Posted on novembre 25, 2008

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Quand vous venez à la consultation, rien ne vous distingue des autres.
Pour certains, juste un peu plus vieux que la moyenne, souvent plus halés, et
plus frigorifiés quand vient l’hiver.

Votre prise en charge est juste un peu plus compliquée. Vous ne pouvez
pas aller à la pharmacie tous les mois, chercher vos médicaments. Il faut
prévoir. Vous ne savez pas toujours quand vous pourrez revenir, à moi de vous organiser
une prise en charge espacée. Rien d’impossible, en principe.

Parfois vous arrivez malade, rapatrié, déraciné, la famille arrivera
avec l’avion d’après. Et votre lancinante question «Je pourrais repartir quand ?».
Comme pour tous les africains pris en charge en France, on se débrouille. Mais vous
avez des papiers, une affiliation à une caisse de sécurité sociale, Edvige ne
vous connaît pas, ou du moins, pas mieux qu’elle ne me connaît, et vous n’avez
peur de rien quand vous croisez un uniforme. Vous ne risquez pas un contrôle au faciès. Vous vivez en Afrique, parfois depuis très longtemps, vous vous
décrivez comme africain, vous ne sauriez plus vivre en France.  Mais vous avez la peau claire.

Parfois vous amenez votre femme. Souvent elle n’a pas la peau claire.
Souvent elle est (beaucoup) plus jeune que vous. Souvent elle est malade aussi,
et tout indique que bien sûr, c’est elle qui vous a contaminé. Vous ne semblez
pas imaginer que cela puisse être le contraire. Mais elle n’a pas de papiers.
Elle est là «en vacances». Pour elle ça va être beaucoup plus compliqué.

Et à l’occasion de mes voyages il m’a été donné de voir l’autre coté de
votre Afrique. Là bas vous êtes riches, quand ici vous seriez un peu occupés à
compter les euros à la fin du mois. Là bas les femmes sont belles quand elles
sont jeunes, alors pourquoi s’embêter. J’en connais qui m’ont expliqué qu’après
tout, pour les filles qui allaient avec un blanc, c’était un moyen comme un
autre de trouver l’argent nécessaire à la survie de leur famille. Vous dites
que c’est comme ça, on pourrait presque vous prendre pour des bienfaiteurs. Si
en plus vous avez la largesse de l’épouser pour qu’elle ait un peu de droits en
France, vous êtes vraiment généreux.

Et quand je rentre de voyage et que je vous retrouve dans la salle d’attente,
je dois me concentrer pour ne pas vous juger, vous accueillir avec le sourire,
après tout je ne suis ni juge ni moraliste.

Mais je pense souvent à cette femme que je vois régulièrement. Peau claire,
âge moyen, souriante malgré tout. Son mari est mort du sida dans un hôpital
parisien. Quand il a quitté l’Afrique il était dans le coma, et c’est dans l’avion
du rapatriement sanitaire qu’elle a entendu les mots qui ont fait basculer sa
vie. Quelques jours après elle apprenait qu’elle-même était séropositive,
quelques jours encore et elle était veuve. Elle dit seulement qu’il y a
quelques questions qu’elle aurait bien voulu pouvoir poser à son mari.

Et pardon par avance à celui que malgré tout j’aime bien, un peu plus
intègre que les autres. Sa femme africaine vit en France avec lui, elle n’est
pas séropositive, et ils élèvent ensemble leur enfant. Pas de chance, on vient
de lui découvrir un cancer. Du colon.

PS : bien sûr on peut remplacer Afrique par Madagascar, Thaïlande,
et plein d’autres destinations de rêve.

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