Filles du Sud, de l’Est, du bord du canal …

Posted on novembre 16, 2008

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Un matin, il était encore tôt. La secrétaire de l’accueil me demande de descendre rapidement voir une jeune fille en urgence. Elle a été violée dans la nuit.

Dans la salle d’attente elles sont quatre. Moyenne d’âge, 18 ans, et encore … Les tenues légères, les jupes trop courtes, les maquillages exagérés et défraichis, tout indique ce que ces filles font la nuit. Elles babillent dans la salle d’attente comme des ados dans une cour de récréation, mais je ne comprends pas leur langue. Une seule est moins bruyante, repliée sur elle-même. Je comprends vite que c’est elle qui a besoin de moi. Les autres sont renfort, compagnie. Et aussi traductrice, une seule d’entre elles parle le français. Enfin, assez de français pour que l’on puisse communiquer a minima. Alors elles entrent à deux dans le bureau, les deux autres attendent. Les regards des patients qui commencent à arriver ne les dérangent pas, elles sont au chaud et elles s’en fichent.

La consultation est compliquée par le barrage de langue et la difficulté des filles à parler de leur boulot. Malgré tout, elles sont pudiques.

Je finis par avoir un scénario, plusieurs types au milieu de la nuit, la violence dans une camionnette, les copines qui arrivent à la rescousse, mais trop tard. L’absence de policiers dans le coin, d’ailleurs c’est bien pour ça que c’est là qu’elles bossent  …. Le dépôt de plainte au commissariat au petit matin. Les moqueries habituelles. Une pute qui se fait violer ? Ca fait encore rire certains mecs !! Le constat de coups, blessures, et les prélèvements à la recherche de sperme. Puis finalement ma consultation, le violeur n’a pas mis de capote, ce qui est une double erreur car il laisse son ADN.

Alors la demoiselle va prendre une trithérapie. Je lui explique qu’elle doit la prendre 1 mois, et qu’il faut lui faire des prises de sang, maintenant, et aussi après le traitement, pour vérifier l’absence de contamination par le virus du sida. J’en profite aussi pour vérifier les autres maladies à transmission sexuelle, et pendant qu’on y est, un test de grossesse …

Elle acquiesce à tout, elle a peur, elle a sommeil, elle a envie que cela finisse. Je lui explique aussi que si son agresseur est arrêté on aura peut être des informations sur sa santé sexuelle … elle lève les yeux au ciel, elle n’y croit pas.

Elle quitte le service avec les médicaments et un rendez vous 15 jours après. Je ne l’ai jamais revue.

Une parmi d’autres, ces filles de l’Est, du Sud ou d’ailleurs, qui tapinent au bord du canal. On ne les voit jamais deux fois. On imagine quels circuits mafieux les ont amenées, puis remportées ailleurs, marchandise, esclaves, comme des lucioles attirées par la lumière d’un pays riche et qui s’y brûlent les ailes. Ou quel avion les a remportées vers leur pauvreté.

Certains collègues pensent qu’on n’a pas à les prendre en charge, puisque de toutes façons elles ne reviennent jamais, le coût du traitement qu’on leur donne, et d’abord est ce que je suis sûre qu’elles disent la vérité, et si elles revendaient les médicaments sur un marché parallèle …

Et pourtant, quand on pend une heure pour s’occuper d’elles, elles se détendent, elles sourient, elles se réchauffent le cœur, avant de repartir … Et moi j’ai mal au cœur et suis en colère pour le restant de la journée, pas disposée à entendre les habituelles plaisanteries vaseuses qui surgiront de la bouche de tous quand les quatre filles auront fini par quitter la consultation, où tout à coup le calme sera revenu.

 

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