Pourquoi aviez vous tant attendu ?

Posted on mai 14, 2008

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Lorsque vous êtes enfin arrivé à ma consultation, un test récent avait fini par confirmer vos craintes. Lorsque je vous ai vu entrer dans le bureau, je n’avais pas besoin que vous m’annonciez ce résultat pour reconnaître la maladie.

Amaigri de plus de 10 kilos en quelques mois, la peau du visage enflammée, les diarrhées. Et cette présentation de vieillard de 35 ans que je reconnaitrais au premier regard.

Pour vous la mise en route d’un traitement n’était pas un projet à court ou moyen terme. Pas de temps pour vous préparer à cette idée, pas de temps pour vous délivrer l’information au delà du minimum, il fallait agir vite. Vous protéger du pire, éviter l’aggravation de la maladie. Savoir trop bien que dans cette situation, on meurt encore du sida. Vous obliger à regarder en face ce que vous vous étiez caché pendant toutes ces années. Mobiliser toute votre énergie pour que les premiers mois du traitement soient acceptés et acceptables, pour que vous franchissiez le cap, que vous sortiez de la zone rouge.
Savoir que les premières semaines seraient décisives, entre la mort que vous aviez trop laissée approcher et la survie que vous pensiez trouver en vous adressant à moi.

Les premiers mois étaient de bonne humeur, et vous avez retrouvé votre poids, votre sourire et votre condition physique. Ce n’est que bien plus tard que j’ai trouvé, sous votre chaussette droite, ce qui n’était plus qu’une cicatrice. Une tache brune et plane d’environ 6 cm de diamètre. Elle aussi, je l’ai reconnue au premier regard. Cette maladie de la peau, cancer du vieillard ou du séropositif, qui faisait à une époque définir un malade comme « un homosexuel qui à des taches ».

Quand je vous ai demandé pourquoi ? Pourquoi vous, ayant accès à l’information et à la connaissance, partageant des vies d’hommes, ayant perdu des amis, des amants, aviez mis si longtemps à faire une prise de sang ?
Pourquoi vous m’aviez caché cette « tache » ? Vous n’avez eu qu’une réponse évasive. La peur qui ne disait pas son nom, comme si de ne pas en parler pouvait faire disparaître l’inévitable.

« Dépistés tardifs », c’est le terme consacré entre nous, médecins, chercheurs, sociologues, psys, associatifs, pour vous décrire, tenter de vous comprendre, et vous amener à vous faire prendre en charge, en commençant par faire un test.

Pourquoi unetelle, ayant eu un rapport à risque il y a quelques mois, n’a pas fait faire les prises de sang préconisées?
Pourquoi untel, ayant enterré trop d’amis et utilisé trop peu de préservatifs, attendra l’épuisement quasi terminal pour se faire prendre en charge?
Pourquoi vous et moi, enfants des années pilule, rangés puis dérangés, n’acceptons pas de faire le compte des risques pris et n’allons-nous pas faire un test, pour savoir?

Parceque « on » pense toujours que « je suis ni pédé ni toxico, alors je risque rien »?
Parceque « on » ne sait pas encore que les tri-thérapies sauvent des vies?

Parceque « on » ne vous a jamais dit que le sida était une maladie 100% mortelle en l’absence de traitement ?



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