Comment je suis sortie de prison

Posted on mars 9, 2008

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La première fois que je suis entrée en prison. La porte. L’odeur forte des hommes enfermés. Traverser les quartiers. Serrures, clés, claquements magnétiques, et cet escalier que je ne devais monter que si j’étais seule.

La salle d’attente. Une cage à barreaux dans laquelle ils attendaient. Le mélange des gardiens et des soignants. Tenter malgré tout de respecter un minimum de secret professionnel. Exiger d’être seule avec vous pendant les consultations. Il parait qu’aucun autre médecin n’avait jamais demandé ça. Etablir un code visuel avec les gardiens qui restaient derrière la porte (vitrée, car « dedans » il n’y a aucune intimité). Qu’ils puissent intervenir si j’étais en danger. Et toutes vos histoires de vies, si chaotiques.

Les raisons de vos incarcérations, que j’ai toujours essayé de ne pas connaitre.
Un monsieur très aimable et toujours courtois. Sa fiche pénale, malencontreusement perdue au fond du dossier médical. Assassinats.
Comment faire pour avoir un comportement détendu quand on a lu ce mot ?

Vous qui veniez de passer 15 ans « dedans ». A la veille de votre libération vous vous êtes fait prendre avec un téléphone portable. 3 mois
de plus. Vous m’avez avoué ne pas être sûr de savoir encore vivre « dehors » …

Vous qui étiez plus fou que délinquant. Libéré un week-end de Pâques. Dans votre cas « libéré » a signifié « déposé sur le trottoir devant la porte de la prison ». L’administration pénitentiaire n’était plus responsable de vous. C’est le SAMU qui finalement vous a ramassé, incapable que vous étiez de subvenir à vos propres besoins.

Vous qui étiez condamné à perpétuité, « particulièrement surveillé », et … malade du sida. Toute la pénitentiaire avait peur de vous, vous n’aviez plus peur de rien. La maladie a fini par vous emporter, incarcéré entre 4 gardiens dans une chambre d’hôpital. Deux heures après, un fax du ministère. Vous avez été gracié a posteriori. Pour raison médicale, deux heures avant l’heure officielle de votre décès. C’est mieux pour les statistiques de la pénitentiaire…

Vous qui ne vous êtes pas retourné quand une collègue vous a appelé « Monsieur ». Il a fallu vous héler. Votre air étonné… « C’est à moi que vous parlez ? » ….. « Personne ne m’a jamais appelé monsieur, excusez moi … »

Vous qui étiez si dangereux. Avant de vous laisser entrer, les gardiens avaient vérifié qu’il n’y avait aucun objet qui puisse servir d’arme dans le bureau. J’ai passé 15 minutes à fixer un trombone, oublié là, en me demandant si vous auriez l’idée de le déplier et de me le planter dans l’œil. Je ne sais même plus quel était votre problème de santé…

Vous qui étiez en colère après moi. Vous m’aviez demandé un certificat médical pour étayer votre demande de grâce. Vous trouviez que je n’avais pas eu la main assez lourde. J’ai essayé de vous expliquer que je ne pouvais pas faire un faux, que je ne pouvais pas en dire plus sans mentir. Que séropositif ne veut pas dire malade. De rage, vous vous êtes levé brutalement, renversant presque le bureau… Tout d’un coup, 4 gardiens, arme au poing, dans la pièce.
Cela faisait si longtemps que je vous connaissais, j’en avais oublié votre humeur. Et le code visuel avec les gardiens. Ils ont eu plus peur que moi. Vous avez passé 15 jours en isolement.


Après cet incident, j’ai décidé d’arrêter. Je ne pouvais plus travailler « dedans », j’avais de plus en plus de mal à passer la porte. Même si les liens que j’avais avec vous étaient encore plus précieux que ceux que j’ai avec mes patients « dehors ». Les lourdeurs de l’administration, l’absence d’articulation entre santé et détention, l’incohérence du système, ont eu raison de ma volonté. J’ai passé 10 ans « dedans ».
Basta.

Je n’avais pas à me justifier. Mais j’aurais dû. Ne le faisant pas, j’ai laissé courir la rumeur. Vos codétenus vous ont rendu responsable de ma décision. Ils vous en ont voulu. Ils aimaient trop la fenêtre que représentait un moment à ma consultation. 15 minutes sans gardiens, et l’on pouvait parler de tout … et surtout de soi. Vous avez obtenu votre grâce médicale. Un confrère avait complété votre dossier.

 

 

 

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