Quand est-ce qu’on se tutoie ?

Posted on mars 5, 2008

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Et toujours relire les règles du jeu. Et ne pas se tromper. Et réagir toujours très vite, réadapter, recadrer, repositionner. Sans en avoir l’air. Sans calcul excessif. Sans froideur, ni rigidité. Et toujours avec le sourire.
Presque.

Ecouter beaucoup. Entendre tout. Pousser les portes qui s’entrouvrent.
Attraper au bond les ballons jetés sans intention. Souligner les mots qui résonnent. Ne pas relever ceux qui sont décalés. Laisser passer ceux qui sont maladroits. Rattraper ceux qui s’échappent, tout doucement. Ne pas laisser de non dit. Ne pas négliger un message, un conseil. Ne pas oublier de vérifier que vous savez tout ce que vous devez savoir pour comprendre. Ne pas se transformer en « instit ». Ni en juge. Ni en curé(e). Ni en grand-mère radotant.

Entendre plus que les mots. Un geste. Une attitude. Un sourire. Un frémissement au fond d’un œil, un regard qui fuit. Un regard qui s’accroche. Un soupir qui passe.

Ne toucher que parce que ce sont des gestes techniques. Ne prendre une main que si elle est tendue. Ou si elle permet de communiquer, quand tout le reste est parti, les mots, les gestes, les soupirs, les sourires.

Donner un peu. Partager des fois. Raconter des bribes. Des choses du domaine public. Un voyage. Un livre. Un film. Une histoire d’enfants si vous en avez aussi. Pas d’histoire d’enfant si vous n’en avez pas.

Ne pas oublier. Ce que vous m’avez dit la dernière fois, même si c’était il y a plusieurs mois. Pour vous, je suis une. Pour moi, vous êtes … plusieurs centaines.

Tous différents. Tous passionnants.

Quelques drôles. D’autres tristes.

Quelques gentils. D’autres moins.

Quelques uns avec qui on pourrait parler d’autre chose. D’autres qui gardent le silence et souhaitent qu’il soit respecté.

Ceux avec qui je ne suis pas d’accord, mais ce n’est pas le problème.
Ceux qui ne sont pas d’accord avec moi, et c’est un problème.

Ceux qui sont dépendants. Qui ne supportent pas que je prenne des vacances. D’autres qui oublient de venir, et peu importe que je les attende.

Ceux qui ont peur. Ceux qui sont rassurés.

Vous faire percevoir les limites, sans avoir l’air. Imposer le vouvoiement qui met de la distance. Imposer le respect, comme je vous respecte.

Connaitre mes limites. Médecin. Point. C’est déjà bien assez ….

Ne pas soigner les gens qu’on aime. Ne pas aimer les gens qu’on soigne, les aimer d’une autre manière.

Peur. Qu’un ami vienne me voir, me parle de sa séropositivité et me demande d’être son médecin. Lui expliquer que je ne pourrais pas. Qu’il faut qu’il trouve quelqu’un d’autre. Que je reste son amie.

Et si parfois nous pourrions être amis, vous demander de changer de médecin. Vous l’imposer. Ne pas brouiller les lignes. Pour votre sécurité. Pour mon équilibre.

Toi, la fille avec qui j’étais devenue amie alors que tu étais « ma » patiente. Qui me tutoyait tellement que je ne pouvais plus lutter. Qui avait mon age. Qui m’a offert un petit poisson que je porte en ton souvenir. Quand tu es partie, j’ai compris que je m’étais trompée. Ce jour là j’ai failli tout arrêter, changer de métier. Il y a presque 15 ans. Je ne savais pas. Je ne recommencerai pas.


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