Vous ne me reconnaissez pas ?

Posted on février 29, 2008

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Je vous ai connu « avant ». Votre accent sud-américain nous rappelait au quotidien vos origines colombiennes.

Chez vous la maladie avait atteint les yeux. Comme beaucoup d’autres, votre corps épuisé gisait dans un lit d’hôpital. Quand il s’agissait de rentrer chez vous, cela n’était possible qu’au prix d’une lourde structure. Une hospitalisation à domicile. Et toujours vous reveniez, plus affaibli, plus amaigri, plus fiévreux, plus angoissé, moins vivant.

Au milieu de 1996 nous avons disposé de tri-thérapies « expérimentales », quelques centaines de patients en France, moins d’une dizaine pour notre centre. Vous avez fait partie de ceux là, de ceux qui nous avaient paru « les plus graves ».

Fin 1996, j’ai quitté l’hôpital quelques mois.

Mi 1997, un jour de soleil et de bonne humeur, arpentant comme à l’habitude les couloirs, j’ai croisé un homme. Très grand. Très fort. Qui marchait d’un pas sûr. J’ai continué mon chemin sans y prêter plus attention.

Des mots dans mon dos : « Mais … Docteur, vous ne me reconnaissez pas ?? » …. Et cet accent caractéristique …

J’ai regardé plus attentivement l’homme que je venais de croiser. L’émotion a du briller dans mes yeux. Elle brillait fort dans les vôtres.

Vous avez souhaité que je sois à nouveau « votre » médecin, puisque finalement nous étions encore là tous les deux.

Et là j’ai découvert les séquelles psychologiques. L’angoisse quotidienne. La peur permanente de retomber malade. La mort était passée si près … vous n’arriviez pas à croire qu’elle s’était détournée de vous. Vous l’imaginiez tapie, prête à resurgir. Vous me disiez que vous n’auriez plus jamais la force de lutter comme vous l’aviez fait « avant ».  Ces angoisses vous empêchaient autant de vivre que ne l’avait fait la maladie.

Et nous, les soignants, qui étions si heureux de vous voir vivre, revivre, nous n’y comprenions plus rien …. Et nous avons appris ce qu’est  « le syndrome du survivant »…

Pour les plus « anciens », patients, soignants, ceux qui sont là « depuis le début », il y a un avant et un après. Avant 1996, après. Avant les tri-thérapies, après. Avant, la mort. Après, la (sur)vie.

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