Chronique d’une mort annoncée – tome 2

Posted on janvier 27, 2008

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Le premier contact avait été étrange.

L’impression de rencontrer un mort vivant. J’avais tellement entendu parler de vous, de votre histoire, de ce long échec qui n’augurait rien de bon, et malgré tout de la guérison de cette encéphalite qui vous avait enlevé la raison et la vue de longs jours durant.

Petit à petit la vie est revenue. Je ne savais pas à l’époque à quel prix et au nom de quel combat.

Multiples rendez-vous. Sourires dans la salle d’attente, même les pires jours, quand la porte battante claque. Presque toujours assis au même endroit.
Parfois moqueur, parfois râleur.

Le pire jour, le pire rendez-vous. L’humour encore. J’avais coupé mes cheveux… « J’ai amené du renfort » je ne savais pas encore à quel point le renfort serait soutien, étai, béquille, et le resterait jusqu’à la dernière minute. L’intelligence et la gentillesse de vos parents. Ils ont tout accepté, toujours. Respecté vos derniers instants. Eu les bonnes paroles à la dernière minute.

Les poignées de mains. Main froide dans main chaude. Un vrai contact. « Vous me faites du bien, j’ai tellement chaud, ma bouffée d’air frais ». La dernière main. Main mouillée de larmes. Main chaude. Dernier geste.

Au bout de quelques jours, une seule évidence. Le combat est perdu. Le médecin que je suis n’a plus rien à proposer. Le patient que vous êtes ne pose plus de questions. Peur des réponses ?

Une seule chose devient alors importante. Respecter la dignité.
Permettre de mourir comme vous avez vécu.

Il a d’abord fallu être sure. Évaluer toutes les possibilités thérapeutiques. Bien re-mesurer tous les « Et si…. ». Écouter tous ceux qui parlent. Ceux qui y croient encore. Celle qui n’y croit plus depuis longtemps et que j’ai fait semblant de ne pas entendre.

En parler ensuite avec vous. Choisir le bon moment. Pas trop tôt pour ne pas vous angoisser d’avantage. Pas trop tard pour avoir une vraie discussion, en toute lucidité. Bien sûr il y avait eu des discussions sur ce thème auparavant. Mais on était « loin » de la fin du combat. Je savais pourtant, à vous entendre, que la mort était dans votre vie depuis longtemps. Vous pensiez que c’était mieux de préparer les vôtres, « ceux qui restent », et aviez encore des choses à leur dire. Je ne savais pas encore à quel niveau vous en étiez. Tout était prêt vraiment, vous aviez l’esprit libre pour le combat.

Puis un soir tard. Votre phrase sur l’acharnement thérapeutique. « C’est quand on continue à perfuser des produits alors qu’on sait qu’ils ne feront plus rien ». Moi qui avait appris à lire dans vos yeux, j’ai fermé les miens. Et quand je vous ai demandé de me dire à quel moment vous ne voudriez plus vous battre, vous m’avez répondu « on en est loin, très loin ». Il restait moins de 24 heures.

A partir de ce moment là vous avez essayé de vous battre contre nous.
Refuser les médicaments. Nous montrer une dernière fois que c’était vous qui décidiez, à l’image de votre vie. Quand, bien qu’ayant accepté votre refus, je vous ai fait remarquer que nous devions nous battre ensemble et non l’un contre l’autre, vous avez soupiré. Comme si je ne vous comprenais pas. Je ne comprenais pas à quel point vous aviez compris. Il m’a fallu un regard pour vous rattraper sur le chemin. Le combat étant perdu, faisons la route main dans la main.

Et puis ce vendredi matin, le soleil dehors, la noirceur dedans, nous avons tous su que c’était le dernier jour. Au matin les équipes m’attendaient.
Elles ne voulaient pas vous voir vous dégrader. Elles voulaient préserver votre dignité et votre pudeur, comme vous l’aviez toujours fait si bien. Le temps était venu de constater que vous aviez perdu votre combat, toute une vie de combat. Votre vie n’avait été que combat. Le combat était terminé. La vie partait.

Vos parents sont venus à votre chevet. Ils ont voulu passer du temps avec vous, seuls. Ils ne supportaient pas de vous voir partir. Ils avaient peur que vous souffriez. Ils m’ont demandé de faire quelque chose pour que cela ne dure pas.

On les a fait sortir de la chambre. Vous avez quitté la vie entouré de deux femmes, deux professionnelles de la vie, deux techniciennes de la mort.
Elles ont attendu votre dernier soupir. Fermé vos yeux. Tenu vos mains.
Conscience aigüe de ne plus jamais croiser votre regard, vos grands yeux qui savaient si bien communiquer sans avoir besoin de formuler les mots. Fermer la
bouche aussi et tout à coup retrouver ce mince sourire, instrument premier de votre charme.

Et puis tous ces gestes qui servent de digue à l’émotion. Signer les papiers. Accompagner les parents. Les aider à choisir vos derniers vêtements.
Ceux que vous portiez quand vous étiez bien. Du bleu.

Dire au revoir à vos parents, si touchés, anéantis par la douleur. Et attendre qu’ils soient partis pour laisser couler mes larmes. Indécentes vis à vis de leur douleur. Mais jamais assez protégée.

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